A la redécouverte de l’art de l’apprentissage

Le mois de juin marque la fin de l’année scolaire pour l’école primaire figurant dans le récit africain (Un endroit pour tuer le temps). Les élèves, ayant subi les épreuves de fin d’année, étaient de retour à l’école pour recevoir leurs résultats d’examen.

A leur descente des escaliers du bâtiment scolaire,  un bon nombre d’entre eux déchirèrent et jetèrent leurs copies corrigées, probablement soulagés et ravis que l’année scolaire se soit achevée. Seulement, ce qu’il y a de plus singulier dans cette affaire, c’est la manière dont ces écoliers se sont débarrassés de leurs copies.

Je suis tombée par hasard sur certaines de ces copies qui polluaient les alentours, et mon constat fut tout à fait accablant. De façon générale, les résultats obtenus par ces écoliers étaient bien en-dessous de la moyenne, et l’examen-même, plutôt court et simple, attestait du très faible niveau d’apprentissage atteint par ces élèves.

Contrairement à mon époque où toute personne ayant obtenu des notes aussi médiocres ou mauvaises serait traumatisée à l’idée de redoubler, ces écoliers paraissaient complètement indifférents aux résultats qu’ils ont obtenus et aux répercussions possibles sur leur avenir.

Qui aurait pu imaginer que le redoublement serait une chose du passé?

A ma grande consternation, j’ai appris que le système actuel permet à ces écoliers d’avancer au niveau supérieur, malgré leurs lacunes évidentes en matière de connaissances et de compétences de base. L’instant de vérité se manifeste lorsqu’ils sont tenus à remplir les critères d’accès à l’éducation secondaire et tertiaire.

Le cas du Libéria, en l’occurrence, offre une parfaite illustration. Selon l’article (What is the purpose of education? What can we learn from Liberia), la totalité des 25.000 étudiants libériens ont échoué l’an passé l’examen d’entrée à l’université, forçant ainsi le gouvernement de revoir à la baisse les critères d’admission.

Aussi choquant que cela puisse être, ce cas est pourtant symptomatique d’une éducation scolaire dysfonctionnelle qui est devenue la règle plutôt que l’exception dans une grande partie de l’Afrique. Il expose également un problème tout à fait inquiétant, la réalité que nous, citoyens et sociétés africains, avons totalement perdu l’art de l’apprentissage.

Les choses doivent changer;  cette plaisanterie ne peut certainement pas durer. La question est celle-ci : jusqu’à quand supporterons-nous que nos écoles continuent de former une jeunesse vouée à l’échec alors que nous laissons notre immobilisme sceller le sort de nos enfants ? Comment pourrons-nous, contre toute attente, transformer nos écoles devenues des endroits pour tuer le temps en endroits de création d’opportunités?

Le remaniement des systèmes scolaires délabrés en Afrique n’a bien sûr que trop tardé. Mais cela vaut également pour notre notion de l’éducation.

Tant que nous n’apprenons pas à nous défaire des idées reçues et des préjugés concernant l’éducation pour commencer à réfléchir autrement,  tant que nous n’arrêtons pas de reproduire des modèles d’éducation importés, souvent éloignés de nos réalités et de nos aspirations, pour élaborer nos propres solutions, et surtout, tant que nous n’aurons pas redécouvert l’art de l’apprentissage, nos efforts pour ressusciter nos systèmes éducatifs seront vains.

Et si l’éducation de nos enfants valait plus que de simples résultats et classements, plus que les certificats et les diplômes, plus qu’un billet d’entrée dans l’emploi formel ? Et si l’éducation, au lieu d’être une fin en soi, était un moyen de cultiver et de promouvoir l’apprentissage ? Et si l’apprentissage était si étroitement imbriqué dans le tissu social des sociétés africaines qu’il devient une façon de penser, une façon d’être – bref une seconde nature ? Et si toute opportunité devenait une opportunité d’apprentissage pour nos enfants ?

C’est ainsi que j’envisage l’éducation de nos enfants.

A mon avis, l’essence de l’éducation est de favoriser une culture d’apprentissage dans nos sociétés, d’équiper nos enfants d’outils dont ils ont besoin pour naviguer et évoluer dans un monde en mutation constante, de pouvoir leur offrir la possibilité de choix et d’alternatives pour leurs vies futures, et de leur inculquer la quête permanente du savoir et de l’excellence.

Comme point de départ pour revoir notre concept d’éducation, nous devons tout d’abord porter un regard vers l’intérieur pour tenter de trouver des indices et des éléments de réponses, tout comme l’inspiration qui nous aiderait à nous mettre sur le chemin de la redécouverte de l’art de l’apprentissage. Il est alors indispensable que nous restaurons les liens avec nous-mêmes, en tant que citoyens et sociétés africains, que nous concilions notre passé avec notre présent et notre avenir, que nous tissons nos valeurs, nos traditions, nos cultures, et notre savoir-faire dans nos vies modernes, afin de proposer de nouveaux modèles d’éducation pour l’Afrique.

Ce que l’on enseigne à nos enfants et la façon dont on leur enseigne sont deux points saillants à prendre en considération, si notre intention réelle est de cultiver l’intérêt et l’enthousiasme de nos enfants pour l’apprentissage, ainsi que de leur offrir les meilleures opportunités et expériences en matière d’apprentissage.

L’éducation de nos enfants se doit d’aller au-delà des programmes et systèmes d’éducation standards, au-delà des établissements scolaires et éducatifs, et au-delà des compétences théoriques ou sur papier pour inclure de manière systématique l’enseignement d’une plus grande variété de connaissances, de compétences et de valeurs. Nos enfants doivent par ailleurs apprendre des sujets et des matières qui ne sont pas dispensées dans les écoles, que l’on a tendance à négliger ou à considérer comme du simple bon sens, ou même que l’on prend pour acquis, alors qu’elles sont fondamentales à notre existence en tant qu’individus et sociétés.

Ce que l’on met dans l’esprit de nos enfants est par conséquent primordial.

Une des premières rubriques devant figurer en tête de notre programme d’éducation doit être celle visant à enseigner nos enfants comment forger la conscience de soi et la confiance en soi, et comment former et développer des relations entre eux et d’autres individus, mais également avec leurs sociétés et le monde extérieur.

Leur éducation doit leur fournir l’assurance et l’espoir de savoir qui ils sont, d’être solidaires et de joindre leurs forces avec les autres, de trouver leurs propres voies et solutions à leurs problèmes, et d’accepter le changement et d’endurer les difficultés. Leur éducation doit être imprégnée de nos identités, nos histoires, nos cultures, nos réalités, nos valeurs humaines et sociales, nos besoins et aspirations en tant que citoyens et sociétés africaines.

Ce qu’on leur enseigne doit ainsi avoir une forte pertinence locale, se concentrer sur ce qui est important pour eux en éliminant les matières inutiles, et doit être constamment revu et amélioré pour s’assurer que leur éducation reste pertinente, adaptative, et tournée vers l’avenir.

L’enseignement des compétences et des valeurs essentielles de la vie représente un autre aspect-clé de l’éducation de nos enfants.

Nous devons pourvoir nos filles et nos garçons d’une connaissance élémentaire en compétences nécessaires pour mener une vie pleine et autonome. Nous devons leur enseigner dès leur enfance comment, par exemple, travailler pour gagner de l’argent ; se procurer de la nourriture ; cuisiner, faire le ménage, et prendre soin d’eux-mêmes et des autres ; construire un abri à partir de rien ; survivre dans la nature ; et se protéger dans des cas de circonstances dangereuses ou d’urgence.

Nous devons par ailleurs inculquer à nos enfants les valeurs importantes de la vie, notamment la valeur du travail, la persévérance, la discipline, le respect et l’intégrité. Celles-ci sont parmi les compétences et valeurs qui s’avéreront décisifs pour la vie future et le bien-être de nos enfants.

Le troisième aspect majeur concerne l’enseignement des diverses compétences techniques à nos enfants.

Malgré leur grande importance, les compétences techniques font cruellement défaut à l’Afrique, en raison surtout de leur dépréciation au sein de nos sociétés. Nos pays ont besoin non seulement de médecins et d’avocats, mais également de charpentiers, de plombiers et d’agriculteurs. Nos enfants ne finiront pas tous par travailler dans des bureaux !

Au lieu de chercher à se plier aux exigences sociales, nous devons réévaluer les compétences et métiers techniques dans nos sociétés pour leur attribuer une plus grande valeur et les placer plus haut sur l’échelle sociale.   Nous devons aussi montrer et apprendre à nos enfants la nécessité d’acquérir une variété de compétences et connaissances pour qu’ils puissent s’adapter aux mutations rapides de ce monde.

Tout aussi crucial est la façon dont nous présentons l’apprentissage à nos enfants.

D’aucuns avancent que les enfants africains sont de moins en moins enclins à l’apprentissage. Est-ce vraiment le cas, ou est-ce que nous n’arrivons tout simplement pas à les inspirer ?

Les premières attitudes de nos enfants envers l’apprentissage commencent à prendre forme au sein du foyer familial, et il nous incombe à nous les parents, de veiller à ce que nos enfants développent une approche saine et un engouement naturel pour l’apprentissage. Les écoles et la société dans son ensemble partagent également l’énorme responsabilité de s’assurer que chaque opportunité compte comme une opportunité d’apprentissage pour nos enfants. Un rassemblement social doit être aussi instructif qu’une journée à l’école ou que le temps passé à observer le milieu naturel ou social.

Pourtant, à une époque où l’Internet a totalement bouleversé nos  systèmes d’apprentissage, où les devoirs de nos enfants peuvent être copiés-collés de l’Internet, comment pourrons-nous rendre les expériences d’apprentissage à la fois stimulant et attrayant pour nos enfants ?

Dans un monde où le savoir règne en maître, la nécessité d’inculquer la soif d’apprentissage dans nos enfants dès leur plus tendre âge s’avère alors impérative.

Une façon de captiver et de retenir l’attention de nos enfants est de nous mettre à leur place et d’être attentifs à ce qu’ils nous disent. Qu’est-ce qui attise leur curiosité? Les jeux, par exemple, exercent une formidable attraction sur les enfants. Pourquoi ne pas concevoir le matériel pédagogique sous forme de jeux ? Bien que ceci ne constitue pas une nouveauté en soi, nos systèmes d’éducation doivent systématiquement intégrer des éléments d’amusement, de découverte, et de surprise pour rendre l’apprentissage encore plus intéressant aux yeux de nos enfants.

Une autre façon d’éveiller et de cultiver la curiosité, l’imaginaire, la créativité de nos enfants est de faire le lien entre leurs expériences d’apprentissage et les situations réelles. Nos enfants peuvent travailler sur des problèmes réels tels que, par exemple, la gestion de l’eau dans leur communauté, ou sur des projets, comme s’occuper d’un potager et utiliser les produits du potager. Nous pouvons par ailleurs leur offrir des séances pratiques au sein du milieu de travail sous forme de stages et de formations d’apprentis dans divers secteurs économiques, et les impliquer dans le travail social pour s’occuper des personnes âgées ou encore protéger l’environnement.

Ces occasions leur permettront d’acquérir des expériences directes du monde réel, d’apprécier la pertinence et l’applicabilité de leur éducation, et de développer de nouvelles aptitudes – y compris le travail en équipe, le partage d’idées, l’élaboration de stratégies, et la résolution de problèmes – ainsi que leur sens de service, de responsabilité et de solidarité.

Par conséquent, nous devons chercher à explorer de nouvelles voies pour éduquer nos enfants, afin de faire ressortir les opportunités-clé d’apprentissage et d’encourager de nouveaux systèmes d’apprentissage.

Au lieu de s’attarder sur des débats inutiles concernant les vertus des différents systèmes éducatifs – le traditionnel par opposition au moderne, le conventionnel par opposition au non-conventionnel, le répétitif par opposition au créatif – nous devons plutôt être ouverts afin d’expérimenter, d’essayer les différentes combinaisons possibles jusqu’à obtention du parfait mélange à même de susciter et d’entretenir le désir d’apprentissage chez nos enfants, un mélange capable de leur offrir une valeur et des expériences d’apprentissage des plus complètes alors même qu’il répond aux besoins spécifiques de nos sociétés.

La réussite de nos modèles d’éducation dépend de la façon dont on utilise les outils et les ressources d’apprentissage qui sont à notre disposition et des sections de la société que l’on choisit d’impliquer dans l’éducation de nos enfants.

Les récentes avancées technologiques ont ouvert un nouveau monde d’apprentissage pour nos enfants. Néanmoins, la façon dont nous utilisons les outils technologiques fera toute la différence sur leur éducation. Nous devons garder à l’esprit que ces outils ne constituent pas la solution miracle ; en l’absence de contenu approprié et de gestion adéquate, ils s’avèreront impuissants.

Les initiatives telles que celle d’‘un portable par enfant’ – également une promesse électorale que le gouvernement kenyan s’empresse d’honorer – sont loin d’être suffisants pour résoudre la crise de l’apprentissage en Afrique. Un grand nombre d’Africains partagent la crainte que de telles initiatives, au lieu d’atténuer la crise de l’apprentissage, ne finissent par épuiser les maigres ressources qui auraient pu être allouées à l’élaboration des programmes scolaires ou le renforcement des capacités des enseignants et des mentors. Qui plus est, quel intérêt d’investir dans des ordinateurs portables alors que l’Afrique est déjà à l’ère de la technologie mobile ?

Un emploi judicieux des outils et des ressources d’apprentissage va certainement corriger les contraintes – humaines, géographiques, matérielles, financières et politiques – auxquelles sont confrontés la plupart de nos pays.

Les outils, lorsqu’utilisés à bon escient, ont le potentiel de dégager des possibilités infinies pour nos enfants, d’étendre la portée de l’apprentissage à une plus grande partie de nos populations, de mettre l’éducation sur la voie rapide et d’accélérer la vitesse de transfert des connaissances et des compétences, et de porter les expériences d’apprentissage à un tout autre niveau.

Pour cela, il s’agit de trouver le juste équilibre dans notre utilisation d’anciens et de nouveaux outils et plateformes d’apprentissage, à commencer par les méthodes les plus récentes d’apprentissage en ligne et mobile, en passant par les émissions de programmes éducatifs – en lieu et place de programmes de divertissements diffusés à longueur de journée – transmis par radio et sur télévision, jusqu’aux bons vieux tableaux et livres, pour pouvoir choisir les plateformes et outils les plus adaptés à nos besoins et circonstances spécifiques.

Eventuellement, nos enfants auront la possibilité d’apprendre n’importe où et à leur vitesse, d’explorer de nouvelles choses dans le cadre scolaire et en dehors des salles de cours, et de découvrir le nouveau monde de l’apprentissage qui s’offre à eux. Ceci est, à mon avis, ce à quoi doit ressembler l’avenir de l’apprentissage en Afrique.

Et finalement, l’éducation de nos enfants ne doit être la responsabilité exclusive d’un petit groupe.

Tel qu’il a été préconisé dans Le Signal d’alarme, nous devons associer et obtenir l’engagement de tout un chacun dans nos sociétés et nos économies, les intervenants tant anciens que nouveaux, y compris nos enfants-mêmes, les parents, les enseignants, les communautés et la société dans son ensemble, les institutions et associations formelles et informelles, ainsi que les agents privés et publics. Tout le monde doit jouer le rôle de mentor, d’enseignant à nos enfants comme jadis. Il faut pour cela revaloriser et cultiver l’art de l’enseignement, un art qui a malheureusement perdu une grande partie de sa valeur au sein de nos sociétés.

Des signes prometteurs existent à travers l’Afrique, preuves que les choses vont dans le bon sens. Toutefois, nous devons encourager les pionniers, ceux qui pensent autrement et qui travaillent à contre-courant pour pouvoir fournir un nouveau type d’apprentissage à nos enfants, comme dans le cas de l’Université Ashesi au Ghana et Tutor.ng, la plateforme en ligne d’apprentissage du Nigeria. Nous devons promouvoir et soutenir les initiatives privées menées par des Africains afin qu’elles deviennent pratique courante et viables sur le long terme.

Les dernières innovations africaines, portées par la vague de la technologie mobile,  témoignent de la créativité de nos jeunes. La première initiative au monde en matière de banque mobile introduite par le Kenya, constitue un exemple d’exploits technologiques réalisés par notre continent contre toute attente.

Imaginez ce dont les enfants de l’Afrique seraient capables si seulement on leur donnait la chance d’apprendre et de s’épanouir !

L’ampleur de la tâche de réforme et de transformation de nos systèmes d’apprentissage qui se dresse devant nous est immense. Le défi est celui qui consiste à savoir comment changer les mentalités et les habitudes arrêtées, et amener les citoyens et sociétés africains à adopter un nouveau modèle d’éducation.

La question de temps reste essentielle.

Le salut de l’Afrique passe par une nouvelle espèce de jeunes africains, une jeunesse qui est cultivée, qui a confiance en elle-même, qui a sa propre vision, et qui est versatile ; une jeunesse qui est consciente d’elle-même tout en étant ouverte sur le monde ; une jeunesse qui est apte, décidée, et capable de réaliser ses rêves et ses aspirations, bref, une jeunesse qui peut bâtir la nouvelle Afrique et mener le continent vers un meilleur avenir.

Ce qui peut paraître une fantaisie ou un souhait a toutes les chances de se réaliser, si seulement nous osons rêver et croire en nos rêves, si seulement nous osons emprunter un chemin que l’on n’a jamais emprunté, si seulement nous osons réécrire notre destin.

Créons la nouvelle tendance d’apprentissage pour nos sociétés, insufflons l’espoir et le goût du rêve chez nos jeunes, et ils nous surprendrons au-delà de nos attentes les plus folles !

(26 juillet 2014)

Qu’avez-vous à dire à ce sujet ? Impliquez-vous et prenez la parole!

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s