Le signal d’alarme

La question de l’éducation en Afrique a récemment attiré le regard du monde entier mais  pour une toute autre raison – celle de l’enlèvement des lycéennes nigérianes à Chibok. La majorité des citoyens africains, y compris moi-même, condamnons fortement cet acte ignoble, et nous exhortons toutes les parties à mettre de côté leurs divergences et à prendre des mesures immédiates pour garantir le retour sain et sauf de ces lycéennes auprès de leurs familles et leurs communautés.

A tous ceux qui utilisent l’éducation comme outil de négociation à des fins politiques, notre réplique est celle-ci : l’éducation des filles africaines n’est pas négociable. C’est un droit humain fondamental que nous avons tous le devoir de faire respecter et  de défendre avec ténacité contre ses détracteurs.

Pourtant, rien qu’avec cet acte isolé, le vent de changement qui souffle à travers le continent africain semble avoir subi un nouveau revers. Au moment où l’Afrique est en proie à de profonds changements socio-économiques, ses efforts en matière d’éducation ont été la cible de sérieuses attaques.

Comment comptons-nous réaliser le rêve d’une Afrique forte et prospère si nous ne cherchons pas à éduquer et à instruire nos populations, si nous continuons de les priver de la seule opportunité leur permettant d’ouvrir leurs yeux et leurs esprits au monde et aux possibilités infinies qui les entourent ? Sommes-nous en train de saboter délibérément nos chances et d’ouvrir nos portes à une nouvelle vague de domination par des puissances étrangères ? Quand est-ce que nous arriverons enfin par tirer les leçons du passé ?

Malheureusement, les problèmes éducatifs de l’Afrique ne se limitent pas à cela.

Tout aussi alarmant que les multiples perturbations qui minent les efforts du continent est l’état piteux du système éducatif, tel que mentionné dans mon article intitulé Un endroit pour tuer le temps. Toutefois, un tel sujet d’une si grande importance ne figure jamais à la une de la presse ni ne génère autant d’attention mondiale.

Pourtant, alors que l’on est en quête de réponses aux questions qui hantent nos esprits – comme dans le cas de l’enlèvement des lycéennes nigérianes – une pauvreté et une ignorance généralisées, ainsi que le manque d’opportunités qui engendre un sentiment de frustration et de désespoir particulièrement chez la jeunesse africaine sont souvent pointés du doigt comme étant les principaux coupables. Et si l’on accepte d’approfondir notre recherche, il nous serait alors possible d’identifier des explications plausibles à ces maux sociaux un peu plus en amont dans l’effondrement des systèmes éducatifs de l’Afrique.

L’argument que j’avance ici est ceci : l’éducation est un ingrédient essentiel qui continue de faire défaut à la formule de développement de l’Afrique.

Ce qui rend l’éducation tout aussi puissante (bien que tout aussi menaçante pour ceux qui s’y opposent), c’est sa capacité formidable à enclencher et à provoquer le changement et, ce faisant, à transformer radicalement la vie des gens, les sociétés et les économies dans un court espace de temps. Pourtant, ce n’est pas encore le cas dans nombre de pays africains où l’éducation tarde à assumer son rôle d’agent de changement.

Lorsque les pays africains ont ratifié les Objectifs du Millénaire des Nations Unies en Septembre 2000, ils se sont engagés, entre autres, à réaliser l’objectif d’assurer l’éducation primaire pour tous. Dès lors, ils ont enregistré un certain progrès, particulièrement en matière d’élargissement de l’accès à la scolarité primaire pour une plus grande partie de leurs populations.

Les récentes réalités du terrain semblent cependant dévoiler une autre tendance – celle d’un ralentissement des efforts, d’une perte des acquis et des opportunités manqués.

Dans le cadre d’une enquête menée par l’Institut Brookings (Africa’s Education Crisis: In School But Not Learning) en 2012, les conclusions ont révélé la vérité choquante sur l’étendue et l’échelle de la crise de l’éducation en Afrique.

L’Institut a estimé que « parmi les 128 millions d’enfants en âge d’aller à l’école, 61 millions des enfants inscrits au niveau de l’école primaire [c’est-à-dire la moitié d’entre eux] atteindront l’adolescence sans les connaissances et les aptitudes de base qui leur sont indispensables pour mener une vie réussie et productive. » L’Institut a également remis en question la valeur ajoutée de l’éducation des enfants, vu que parmi ceux qui vont à l’école « 37 millions d’élèves africains apprennent tellement peu durant leur séjour à l’école qu’ils ne s’en sortent pas plus mieux que ceux qui ne vont jamais à l’école ».

Son analyse des performances des élèves africains a par ailleurs démontré que « dans certains pays, les notes que les élèves de l’école primaire obtiennent aux examens nationaux sont tellement faibles que cela remet en question la valeur ajoutée de leur scolarisation » alors que « plus de la moitié des élèves des niveaux CM1 (8ème) et CM2 (7ème) dans les pays tels que l’Ethiopie, le Nigeria et la Zambie sont en-dessous de la barre minimale d’apprentissage ».

Si l’on fait le parallèle avec les performances des élèves chinois aux examens internationaux, le résultat est tout à fait étonnant.

Depuis 2009, la Chine a constamment excellé au Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), un évènement triennal organisé par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) afin d’évaluer les performances en matière de la compréhension de l’écrit, les sciences et les mathématiques des élèves de tous pays âgés de 15 ans.

Selon les derniers résultats du classement PISA (PISA 2012 Results: Which Country Does Best At Reading, Maths and Science?), Shanghai se place au premier rang dans toutes les catégories pour la deuxième fois consécutive, suivi de près par Hong Kong et Macao. Les autres pays asiatiques figurent également en tête de liste, devançant plusieurs pays européens et nord-américains.

Ces faits parlent d’eux-mêmes. Ils sont le signal d’alarme que nous devons prendre en compte et réagir en conséquence si nous souhaitons éviter le sort d’une autre génération perdue à notre continent.

Comment donc avons-nous échoué?

Après un début louable, les efforts en matière d’éducation des pays africains ont perdu de leur élan, comme en témoignent l’augmentation récente du nombre des abandons scolaires et les mauvaises performances des élèves africains.

Le délai pour la réalisation des Objectifs du Millénaire arrivant à terme prochainement (fin 2015, l’Afrique risque fort probablement de ne pas atteindre l’objectif qu’elle s’est fixée en matière d’éducation. De plus, les pays, dans leur hâte d’atteindre cet objectif, ont focalisé leurs efforts de déploiement des programmes d’éducation dans le seul but d’obtenir de bons chiffres, à savoir notamment le nombre d’établissements scolaires érigés, le taux d’inscription, le nombre de filles scolarisées, entre autres.

Entre-temps, ils ont perdu une qualité essentielle de l’éducation qu’est l’apprentissage.

Il est triste de constater que bon nombre d’écoles à travers le continent africain offre peu d’opportunités d’apprentissage, voire même aucune, aux enfants. Quel est alors l’intérêt de scolariser nos enfants si le processus d’éducation est totalement dépourvu de sa vraie valeur, la valeur de l’apprentissage ?

Le coup de pinceau à même de transformer cette image morose repose sur notre volonté de porter un regard critique extraire notre continent de ce marasme. Des voies de sortie de ce cercle vicieux qui continue d’enchaîner l’Afrique existent. Toutefois, l’aspiration seule ne suffit pas.Un réel engagement et une détermination solide de la part de toutes les parties concernées, ainsi que la prise de mesures concrètes et de grande envergure sont de mise.

Ma proposition de voie de sortie pour l’Afrique consiste à tirer des leçons des erreurs passées et des expériences de pays tels que la Chine.

A mon avis, une des raisons principales à l’origine de l’effondrement des systèmes éducatifs de l’Afrique est le désengagement des parents et de la société de leur responsabilité éducative des enfants. Au fil des années, ce qui auparavant était une tâche collective et participative, l’éducation des enfants africains est devenue la responsabilité d’un petit nombre alors que les opportunités d’éducation se trouvent de plus en plus confinées aux établissements scolaires et éducatifs.

Si l’on considère le succès de la Chine en matière d’éducation, cela n’aurait pas été possible sans l’engagement et la participation de toutes les sections de la société chinoise – les parents, le corps enseignant, les décideurs politiques et la société dans son ensemble. De ce fait, la tâche importante d’éduquer et d’instruire nos enfants repose sur chacun de nous, et non pas seulement sur les parents, ou sur les enseignants ou encore sur les décideurs politiques. Nous devons tous nous réengager dans l’éducation de nos enfants et agir de manière responsable envers eux et leur avenir.

Notre deuxième défaillance est liée au fait que le leadership africain se sert (ou abuse) de l’éducation pour redorer son image auprès des partenaires externes du continent. Il est plus enclin à satisfaire les conditions de ces partenaires que de s’acquitter de ses obligations à fournir une éducation adéquate aux enfants africains, sacrifiant par conséquent la qualité de leur éducation. Bien que l’amélioration de l’accès à l’éducation soit importante, notre objectif doit aller au-delà des chiffres pour pouvoir offrir à nos enfants une réelle valeur et une véritable expérience en matière d’apprentissage.

La troisième lacune se rapporte à notre attitude par rapport à l’investissement en éducation. La Chine et les autres pays asiatiques ayant investi massivement dans l’éducation de leurs enfants, sont actuellement en train de tirer pleinement profit de leurs investissements. L’éducation de nos enfants est primordiale et par conséquent, l’investissement dans leur éducation, loin d’être perçu comme un coût, doit être considéré comme un investissement judicieux et extrêmement rentable.

Finalement, les pays tels que la Chine ont pu non seulement faire des avancées considérables dans l’éducation de leurs populations d’une taille importante mais ils ont pu également rattraper l’Occident, en mettant l’accent sur le développement des aptitudes en matière de la compréhension de l’écrit, les mathématiques et les sciences. Nous devons certainement développer les capacités de nos enfants dans ces domaines et combler le déficit d’apprentissage depuis l’école primaire. Autrement, nos enfants n’auront aucune chance de rattraper, encore moins de concurrencer le reste du monde.

Et surtout, notre devoir est d’aider nos enfants à redécouvrir l’art de l’apprentissage et à cultiver chez eux toute une gamme de compétences et d’aptitudes dont ils ont besoin pour jeter les bases solides de leur vie future (un sujet que j’aborderai dans mon prochain article).

La crise de l’éducation est une des plus grandes crises sociales à avoir touché les pays africains, avec des conséquences ravageuses et de grande ampleur.

Le leadership et les citoyens africains, bien que résolus à combattre les problèmes sociaux pressants, en particulier le chômage élevé des jeunes, l’immigration massive des citoyens africains vers d’autres contrées, la montée des menaces telles que l’extrémisme, le terrorisme et autres activités criminelles, doivent tout d’abord se pencher sur la question de la crise de l’éducation qui se situe au cœur de ces problèmes.

Avec le destin du continent en jeu, le défi de l’éducation et la nécessité d’insuffler à la jeunesse déboussolée de l’Afrique l’espoir et la raison d’être s’avèrent particulièrement urgent.

Si l’on ne fait pas ce choix conscient d’équiper nos enfants – nos filles et nos garçons – de connaissances et d’aptitudes adéquates, l’Afrique ne sera pas en mesure de revendiquer son présent, la transformation en cours sur le continent, encore moins son avenir.

 (30 mai 2014)

Qu’avez-vous à dire à ce sujet ? Impliquez-vous et prenez la parole!

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