Signes d’un chagrin d’amour?

Des systèmes de transport, des réseaux de communication, des centres de production d’énergie, des écoles, des hôpitaux, des parcs industriels modernes et flambants neufs constituent la marque distinctive de l’implication de la Chine en Afrique. Ces projets gigantesques, financés et exécutés en grande partie par la Chine, sont en phase de modifier rapidement les cadres urbains et ruraux de bon nombre de pays et régions du continent africain.

L’exemple le plus emblématique des entreprises phares de la Chine est incarné par l’architecture moderne et unique qui abrite le siège de l’Union Africaine, un cadeau de 200 million de dollars E.-U que le gouvernement chinois a offert au continent africain.

Dans le même temps, l’arrivée de la Chine sur le continent s’est accompagnée d’un afflux de capitaux dont les économies africaines à court d’argent avaient grand besoin. Les conditions peu exigeantes et peu contraignantes du financement chinois exercent une attraction spéciale sur les pays africains, qui se tournent de plus en plus vers la Chine pour subvenir à leur besoin de financement.

La position de la Chine en tant que financier de choix de l’Afrique s’est davantage confortée aux lendemains la crise financière internationale de 2008, telle que prouvée par la capacité impressionnante de la Chine de renflouer les économies occidentales frappées de plein fouet par la crise.

Ces particularités de l’approche de la Chine en Afrique témoignent d’une stratégie de séduction à l’œuvre, une stratégie que la Chine a déployée dans le but de charmer les citoyens et les leaders africains.

Quel a été le succès de cette stratégie ?

Du point de vue de la Chine, une approche pragmatique alliée à une approche subtile s’est révélée être la formule gagnante. La Chine est non seulement parvenue à placer son pied dans l’embrasure des portes de nombre de pays africains, mais a également réussi à faire ouvrir ces portes.

Les dividendes de cette approche soigneusement calculée sont immenses : La Chine a enregistré des gains et des avancées considérables sur les terrains diplomatiques, économiques et commerciaux. Ses liens avec le continent africain se sont renforcés, avec la Chine occupant la place du numéro un partenaire commercial de plusieurs pays africains.

Si l’on étudie la question du point de vue de l’Afrique, la réponse à la question ci-dessus n’est aussi tranchée.

Au cours de la période de séduction, les pays africains étaient tombés sous le charme de la réponse immédiate et concrète que la Chine a apportée pour répondre aux besoins et priorités urgents de ces pays, une réponse qui contraste fortement à l’indifférence et l’approche plutôt intellectuelle de l’Occident face aux défis de développement de l’Afrique.

Depuis le début, l’implication de la Chine en Afrique s’est traduite par des résultats concrets, telle la facilité d’accès à des lignes de crédits et la mise en œuvre des projets de développement d’infrastructure essentielle – un domaine que l’Occident a généralement évité de s’y intéresser. La volonté de la Chine d’investir dans l’infrastructure, une exigence pour accélérer la transformation socio-économique de l’Afrique, a été ressentie comme un changement positif par rapport à la négligence et la destruction qui ont sévi des décennies auparavant et qui ont sérieusement entravé le processus de développement du continent.

Nombreux sont ceux en Afrique qui apprécient la contribution importante de la Chine au niveau du déploiement de l’infrastructure tant à l’échelon national que régional. Dans certains cas, cette technique de séduction a été le facteur déterminant qui a fait pencher la balance des relations en faveur de la Chine. Par ailleurs, les pays africains surtout ceux tombés en disgrâce auprès de l’Occident ainsi que ceux en quête de nouvelles voies, ont opté pour une ouverture vers l’Est, c’est-à-dire vers la Chine, qui, selon eux, constitue une meilleure alternative par rapport aux types de partenariats étouffants et peu avantageux de l’Occident.

On peut alors dire que les techniques de séduction de la Chine ont en effet connu un certain succès, du fait qu’elles aient suscité une réaction positive de la part de l’Afrique, du moins durant la phase initiale des relations entre l’Afrique et la Chine.

Toutefois, des frissons n’ont pas tardées à apparaître sur la surface des eaux tranquilles sur lesquelles les relations Afrique-Chine semblent glisser de manière furtive. Des fissures ont commencé se former au niveau de la fondation-même du partenariat en plein essor,  comme elles ont fait leur apparition sur certaines des nouvelles structures ou des nouvelles routes construites par des sous-traitants chinois.

Ces signes sont révélateurs d’une remise en question des relations sont entrain d’être remises en question, alors même que la période de lune de miel touche à sa fin. La vision « romantique » de la Chine que l’Afrique s’était faite commence à s’estomper et à tourner au vu des rêves et des espoirs brisés.

L’Afrique serait-elle en proie d’un un chagrin d’amour?

Malgré son succès initial, le partenariat a commencé à révéler de sérieuses failles. D’aucuns avancent l’argument que les attentes et les espoirs irréalistes que l’Afrique avait placés sur la Chine ainsi que le manque d’efforts de la part de l’Afrique pour aller à la rencontre de son partenaire constituent tout autant des raisons justifiant le chagrin d’amour dont souffre l’Afrique. Cependant, la faute ne doit pas reposer entièrement sur l’une des parties, et les responsabilités pour la réparation des fissures doivent être partagées.

Une chose est sûre. La perception que l’Afrique avait de la Chine a changé.

Un nombre grandissant de voix s’élève en Afrique à tous les niveaux, des hauts responsables de gouvernement et des personnalités éminentes du monde des affaires jusqu’aux citoyens ordinaires, pour manifester leur mécontentement et leurs frustrations au vu des attentes non satisfaites.

Les citoyens africains sont particulièrement déçus par le partenariat Afrique-Chine qui, à leurs yeux, n’a pas su tenir ses promesses. Parmi les plaintes et les critiques exprimées par les citoyens africains, les déséquilibres flagrants et persistants dont souffre le partenariat, et qui affectent de manière adverse les pays africains, est le plus couramment cité.

Si l’on observe le partenariat Afrique-Chine, on se rend compte que le principe de ce partenariat est en réalité le même que celui qui régit tous les autres partenariats que l’Afrique entretient avec le reste du monde.

Les liens entre les deux parties sont quasi-exclusivement centrés sur des relations de gouvernement à gouvernement, excluant ainsi de manière effective des pans entiers des sociétés africaines, y compris le secteur privée, la société civile, et les citoyens ordinaires. Ces segments de population n’ont pas d’accès à une plateforme adéquate leur permettant de s’impliquer et de prendre part dans les consultations et les décisions les concernant.

Dans la plupart des cas, ils ne sont pas informés des ententes et des offres signées entre leurs pays respectifs et la Chine, en raison de l’opacité de l’information et de la nature confidentiel des négociations, créant ainsi un milieu propice qui encourage les pratiques de corruption et de fraude et qui alimente les rumeurs.

La principale plainte des citoyens africains est liée au manque d’inclusion qui caractérise les relations Afrique-Chine, et leur appel–tout comme l’appel en vue d’un partenariat inclusif du secteur privé lancé par le célèbre homme d’affaires nigérian, Tony Elumelu (@TonyOElumelu) – est pour un partenariat qui garantit la participation réelle et l’intégration de toutes les franges des diverses sociétés africaines dans le processus de transformation du continent.

Sur le plan économique, les citoyens africains sont déçus que l’engagement économique de la Chine en Afrique n’ait pas conduit à une transformation socio-économique rapide et de grande envergure auxquelles ils s’y attendaient.

Si l’on étudie de près les relations commerciales entre l’Afrique et la Chine, on note des déséquilibres considérables tant au niveau de la structure commerciale qu’au niveau des revenus tirés des échanges commerciaux. Les exports des pays africains à destination de la Chine sont principalement dominés par les matières premières, alors que le continent continue d’être un importateur net des produits manufacturés et des équipements en provenance de la Chine, une situation qui va à l’encontre des efforts de l’Afrique en matière de diversification économique et d’industrialisation. De plus, une grande partie des pays africains échangeant avec la Chine, à l’exception des pays producteurs de pétrole, enregistrent d’énormes déficits commerciaux nuisibles  à leurs économies.

Il est évident que la Chine ressort la grande gagnante de ses relations commerciales avec le continent africain.

Par ailleurs, bien qu’il soit trop tôt pour évaluer l’impact des Zones économiques spéciales (ZES) en phase d’établissement dans certains pays africains choisis à cet effet, à l’instar de Shenzhen en Chine, la crainte est que ces ZES ne deviennent que des une plaque tournante pour le re-export par les compagnies chinoises installées en Afrique, sans pour autant créer des synergies ou des liens avec les économies locales, sans assurer le transfert de savoir et de compétences au profit des locaux, ou même sans générer des revenus que ces pays espèrent obtenir.

Pour ce qui est des opportunités tant attendus que le partenariat Afrique-Chine s’était engagé à pourvoir, les investissements chinois affluant vers l’Afrique ont échoué dans leurs efforts de création de ces opportunités en matière d’emplois et d’affaires dont le continent a grand besoin.

Les projets gigantesques de construction et d’infrastructure en cours à travers le continent sont en grande partie entrepris par des sous-traitances chinoises, avec l’argent chinois, les produits, matériaux et équipements chinois, et de la main-d’œuvre chinoise.

Cette approche n’est certainement pas unique à la Chine puisqu’elle est typique des relations entre pays donateurs et pays receveurs, où la distinction entre assistance et intérêts économiques devient souvent floue.

Toutefois, l’approvisionnement en main d’œuvre chinoise à l’heure où le continent est en proie par l’envolée des taux de chômage des jeunes est à l’origine de beaucoup de rancœur au sein des populations africaines. Même dans les cas de création d’emplois pour les locaux, le nombre d’emplois créés s’avère insuffisant pour parvenir à réduire de manière notable le niveau élevé du chômage, alors que le genre d’emplois créés vise largement la main d’œuvre peu qualifiée.

Dans le même temps, les start-ups et les compagnies chinoises qui s’implantent sur le continent bénéficient d’un fort appui financier apporté par les banques chinoises et des offres d’investissement attrayant que leur proposent les pays africains.

Un grand nombre des compagnies chinoises qui ont fait leur entrée sur le marché africain opèrent ainsi dans divers secteurs économiques, ne formant que très rarement des joint-ventures ou des partenariats avec le secteur privé africain. Bien au contraire, ils sont en train de livrer une concurrence rude aux compagnies locales africaines, dont l’existence-même se trouve, à l’heure actuelle, gravement menacée.

En outre, à la plus grande consternation des citoyens africains, les compagnies chinoises en Afrique, loin du regard du gouvernement chinois, sont peu enclins à respecter et à observer les règles en vigueur dans les pays africains et à pourvoir un travail de qualité.

Lorsque les nouvelles sur les tensions entre les citoyens africains et les membres des communautés chinoises vivant en Afrique font la une de la presse, comme dans le cas des violentes confrontations qui ont eu lieu dans les mines de cuivre en Zambie, on doit s’efforcer de regarder au-delà des causes immédiates pour faire ressortir les véritables raisons qui sous-tendent du problème.

A mon avis, les frustrations mentionnées ci-dessus sont au cœur des tensions et des discordes actuelles. Le Gouvernement chinois tente de calmer le jeu par des voies diplomatiques.

Mais cela n’est pas suffisant. L’appel lancé par les citoyens africains pour corriger et ajuster le partenariat Afrique-Chine doit être entendu. Si des mesures urgentes ne sont pas prises, ces fissures peuvent devenir un facteur déstabilisant aux relations Afrique-Chine, surtout que le partenariat est en passe d’entamer une nouvelle étape.

La question est alors la suivante : jusqu’où l’Afrique ira-t-elle pour réparer ces fissures? En fin de compte, la responsabilité nous revient à nous, leaders et citoyens des pays africains, pour redresser les déséquilibres dans les relations et garantir un partenariat plus avantageux pour le continent.

(30 décembre 2013)

Qu’avez-vous à dire à ce sujet ? Impliquez-vous et prenez la parole!

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