Villes chocolat et hommes en boîtes

Quelques années auparavant, j’ai fait la rencontre d’une femme congolaise, de la République démocratique du Congo (RDC), au cours d’un vol à destination d’Addis-Abéba, Ethiopie, avec laquelle j’ai eue une discussion révélatrice. Elle avait pris le vol en partance de Lumumbashi, la deuxième plus grande ville de la RDC, et était en route pour la Chine en passant par Addis.

Au cours de notre long entretien, j’ai appris qu’elle faisait du petit commerce, qui consistait à importer des produits chinois qu’elle se procurait de manière régulière à Guangzhou –l’une des destinations de choix en Chine pour bon nombre de commerçants africains – pour les revendre ensuite sur les marchés de Lumumbashi afin de subvenir aux besoins de sa famille.

Elle a indiqué que, malgré ses lacunes en langues chinoises, elle arrivait toujours à mener à bien ses affaires grâce à l’appui important que lui apportaient les autres commerçants africains se trouvant sur Guangzhou pour les mêmes raisons. J’ai admiré son esprit d’entreprise et son courage, preuve de la remarquable force et persévérance des femmes africaines qui affrontent les difficultés de la vie même dans le pire des circonstances.

Alors que l’on discutait de l’évolution des rapports entre nos pays respectifs et la Chine, nous étions amenées à parler au sujet de la migration en provenance de la Chine en direction de son pays.

Elle a fait remarquer qu’au fil des années le nombre de ressortissants chinois travaillant et résidant dans son pays s’est accru de manière considérable. La plupart d’entre eux sont venus en tant des travailleurs immigrés recrutés par des compagnies minières chinoises. A titre personnel, j’ai eu l’occasion d’observer qu’à bord de certains vols à destination de Lumumbashi, la majorité des passagers étaient des travailleurs immigrés d’origine chinoise et/ou indienne, recrutés pour travailler dans le secteur minier.

Elle a évoqué le fait qu’une partie des immigrés chinois qui choisissent de s’installer dans le pays et de se lancer dans diverses activités économiques, y compris le petit commerce, et ce faisant, sont en train d’enlever les opportunités d’affaires des mains de la population locale.

En guise de réponse à ma question concernant la réaction des Congolais aux flux de l’immigration chinoise, elle m’a racontée une histoire, à la fois drôle et grave, d’un événement qui s’est produit des années auparavant à l’aéroport international de Lumumbashi. Au moment de l’événement, l’aéroport en question ne remplissait pas les critères de base requis d’un aéroport international. Un détecteur figurait parmi les équipements essentiels qui faisaient défaut.

Selon son récit, l’événement a eu lieu au moment où les passagers, dont un grand groupe de passagers chinois, venaient d’atterrir à l’aéroport et attendaient leurs bagages près du tapis roulant. Alors que les bagages étaient jetés sur le tapis pour être livrés aux passagers, une boîte en carton qui n’a pas pu tenir le coup s’est déchiré.

A la grande surprise de tout le monde, un homme chinois fut projeté hors de la boîte pour venir atterrir sur le sol.

L’heureux dénouement de l’histoire est que l’homme chinois fût sorti indemne. Toutefois, l’événement a servi d’avertissement sérieux pour les autorités congolaises, qui ont immédiatement pris les dispositions nécessaires pour installer le détecteur leur permettant d’effectuer un contrôle adéquat des bagages. De part les dires de mon interlocutrice, c’est cette absence de contrôle qui fût responsable de la croissance non maîtrisée du nombre de ressortissants chinois en DRC.

Faisons une avance rapide dans le temps jusqu’à l’année où je me suis inscrite au cours de Mandarin (la langue officielle de la Chine) à l’Université de langues et de culture de Beijing en Chine.

J’étais particulièrement enthousiaste à l’idée de pouvoir étudier non seulement le Mandarin, mais également tout ce qui a trait à la Chine, y compris son peuple, sa culture, son passé et son présent. Alors que j’effectuais les démarches en vue de l’obtention de mon visa, on m’a informée de la nécessité de subir un examen médical complet, chose que je me suis empressée de faire et de déposer les résultats du bilan de santé aux côtés de ma demande de visa pour l’examen de mon dossier.

Je fus agréablement surprise, l’épreuve de l’examen médical mise à part, par la vitesse avec laquelle j’ai pu obtenir mon visa, surtout si l’on compare à la lourdeur administrative en matière de délivrance de visa auprès des ambassades des pays occidentaux.

Dès mon arrivée à Beijing, j’ai appris que le visa qui m’avait été remise par l’Ambassade chinoise n’était qu’un visa temporaire que je devais changer en déposant une nouvelle demande auprès des bureaux de l’Université. Cela signifiait un nouveau bilan de santé et la fourniture des documents relatifs à mon séjour et mes études pour obtenir le visa définitif. Inutile de dire que le processus fût long et fastidieux !

Toutefois, le renseignement-clé que j’ai pu tirer est la rigueur du processus de sélection et de contrôle du système de l’immigration chinoise qui s’applique, de manière uniforme, à tous les étrangers. Tout aussi intéressant est le contrôle qui s’effectue depuis l’arrivée pour la toute première fois de tout étranger aux frontières de la Chine et qui se poursuit tout au long de séjour de l’étranger sur le territoire chinois, rendant ainsi quasi-impossible à quiconque de contempler l’idée d’y rester de façon clandestine.

Pourtant, il semble qu’il y ait une exception à cette règle : Guangzhou, connue aussi sous le nom de « Ville chocolat », a la plus grande concentration de ressortissants africains dans toute la Chine (Chocolate City – Africans seek their dreams in China).

L’immigration africaine vers la Chine a débuté vers la fin des années 1990, à la suite de la formidable croissance économique qu’a connue la Chine. Un certain nombre d’immigrés africains se sont installés dans la ville et y ont monté leurs affaires pour servir principalement la clientèle africaine. D’autres, venus sur des visas touristiques pour des raisons d’affaires, y sont restés devenant ainsi des immigrés clandestins aux yeux des autorités chinoises.

Selon les sources chinoises, le nombre total de ressortissants africains vivant dans la « Ville chocolat » avoisine 200,000, avec un accroissement de l’ordre de 30-40% par an ; seuls 20,000 d’entre eux ont obtenu de manière officielle le statut de résident permanent (Go East: African immigrants in China).

Les réactions de la population locale de Guangzhou face à la présence africaine sont mitigées. Dans la plupart des cas, les tensions sont assez vives entre les chinois et les membres de la communauté africaine, qui subissent souvent le racisme, la discrimination, et le stéréotypage aux mains de la population chinoise.

Aucune mesure n’a jusque-là été prise pour résoudre ce problème, qui continue d’affecter des milliers de ressortissants africains vivant en Chine, et les milliers d’autres au pays rêvant de les rejoindre.

Si l’on met la question de l’immigration africaine en perspective, on estime à l’heure actuelle plus d’1 million (et en augmentation constante!) de Chinois ayant émigré et résidant en Afrique, pas tous sur des bases légales (Are Chinese immigrants undermining African progress). L’événement le plus récent à la une de la presse s’est produit au Ghana, avec l’expulsion de près de 170 émigrés chinois vivant en situation irrégulière dans le pays et impliqués dans l’exploitation minière clandestine (Ghana Arrests Chinese in Gold Mines).

La présence importante de ressortissants chinois en Afrique est devenue une grande préoccupation pour une grande partie de citoyens africains qui s’interrogent sur les vrais motifs de la ruée des Chinois vers le continent. Nombreux sont ceux qui voient en cette ruée la concrétisation de la politique de peuplement de la Chine en Afrique.

Cependant, ces chiffres ne sont-ils pas révélateurs de l’incapacité des pays africains à contrôler leurs frontières poreuses et à établir des systèmes adéquats pour contenir l’immigration ?

Le manque de suivi et de contrôle appropriés des flux, des activités, et des normes éthiques des immigrés chinois (et ceux des entreprises chinoises) au niveau de ces pays sont souvent à l’origine des tensions sociales entre les diverses communautés africaines et les ressortissants chinois vivant parmi elles.

Certains citent les barrières de langue et de cultures comme étant la cause de ces frictions et discordes entre ces deux groupes. Toutefois, pour le regard averti, la portée de ces tensions va au-delà de la sphère sociale pour atteindre la sphère politico-diplomatique où les enjeux sont de grande taille, remettant en question la véritable nature des relations Afrique-Chine.

En tant qu’AfriZen, il est déconcertant de constater que, malgré le rapprochement entre le continent africain et la Chine, la problématique de l’immigration a été tout simplement écartée telle une vérité qui dérange, pour laisser place aux priorités économiques jugées plus importantes puisqu’elles constituent le fondement du partenariat Afrique-Chine.

C’est un défi pressant qui exige une attention particulière et une solution qui résout le problème à la base. Pour ce faire, les pays africains, au lieu de se cantonner à des mesures isolées et dispersées au niveau national, doivent plutôt s’efforcer d’élaborer des stratégies communes et de prendre des actions concertées en vue d’apporter une réponse adéquate au problème.

Autrement, cette question, qui paraît pour l’instant relativement bénigne, peut atteindre des proportions démesurées à l’avenir à même de présenter une menace réelle pour l’Afrique et ses relations avec la Chine.

(9 novembre 2013)

Qu’avez-vous à dire à ce sujet ? Impliquez-vous et prenez la parole!

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